19 décembre 2005: Feuilleton: Les vélos d'Amsterdam

À la demande générale, un nouveau chapitre du livre Albina.


Parfois, quand mon rédacteur en chef est bien las de m’entendre parler bicyclette toute la journée dans son bureau, il m’envoie en reportage quelque part. Le plus loin serait, à son avis, le mieux et je sais que son rêve secret serait que je sois correspondant permanent du journal aux îles Galapagos. Mais les finances des journaux étant ce qu’elles sont, je suis plus souvent envoyé à Pontoise qu’à Rio de Janeiro. La dernière fois, pourtant, j’ai poussé jusqu’à Amsterdam.

L’idée, je dois dire, avait mon plein accord. Il s’agissait d’aller écrire sur le vif quelques articles sur la Hollande cycliste et je me promettais mille délices de l’interview d’un peuple qui, comme chacun sait, a fait du vélo son moyen de transport favori.

L’organisme du tourisme néerlandais me reçut fort aimablement. Je fus confié à un cordial jeune homme qui me promena sous la pluie toute la journée, me montra les canaux, les ponts, les ports, les places, les statues et les dames dans les vitrines, me charma de sa conversation et m’offrit de la bière et harengs crus, mais se montra d’une discrétion qui touchait au mutisme dès que j’abordai le sujet de la bicyclette.

Il n’était pas vraiment cycliste, disait-il avec une pointe d’embarras, mais dès le lendemain j’aurais pour le remplacer une jeune hôtesse d’accueil, fervente de vélo et qui saurait, il n’en doutait pas, répondre à toutes mes questions de la façon la plus pertinente.

Le lendemain, comme promis, j’eus mon hôtesse cycliste et en fus enchanté. C’était une ravissante personne aux yeux verts qui répondait au prénom de Maya.

Comme il pleuvait autant que la veille, Maya pensa tout de suite que ce serait une excellente chose que nous commencions par admirer les places, les statues, les ponts, les ports et les canaux. Je lui expliquai courtoisement que j’avais déjà vu tout cela la veille dans des conditions hygrométriques comparables et que le but de mon voyage était, avant tout, de me documenter sur les vélos d’Amsterdam.

Maya parut si surprise que je redoutais de m’être mal expliqué (nous parlions anglais) et recommençai mon discours.

  • J’avais très bien compris, dit-elle, mais qu’est-ce que vous voulez que je vous dise, moi ? Les vélos, ce n’est pas un sujet de conversation.

  • On m’a dit que vous faisiez du vélo.

  • Bien sûr, je fais du vélo. Tout le monde fait du vélo. Vous n’avez jamais vu de vélo ?

  • Qui? moi? Si!

  • Eh bien, voilà: un vélo c’est un vélo ! Avez-vous vu le musée de l’État (Rijkmuseum) ?

Nous allâmes, sous la pluie, voir le musée de l’État, ainsi d’ailleurs que l’Institut colonial et le musée municipal. Maya gaie et aimable, me montrait sa ville avec une légitime fierté, sans manifester trop d’étonnement quand je m’arrêtai pour examiner les bicyclettes.

Je découvris bien vite que les six cent mille cyclistes de cette ville de un million d’habitants se soucient de leurs bicyclettes comme d’autant de guignes. Ils les laissent la plupart du temps se rouiller sous la pluie en des amoncellements incroyables, ne les entretiennent pas, ne les surveillent pas et les jettent dans les canaux ou les abandonnent dans la rue quand elles sont par trop abîmées.

  • Bien sûr qu’on les jette! dit Maya. Qu’est-ce que vous voulez qu’on en fasse?

Tous les six mois, la police drague les canaux et en extrait des chapelets de vélos, tous accrochés les uns aux autres par les pédales et les guidons, ruisselants d’eau et de vase. Une ou deux fois par an également, elle parcourt la ville en camion et ramasse quelques tonnes de vélos errants et abandonnés par leurs propriétaires.

La différence me paraît difficile à faire entre les vélos abandonnés et les autres, étant donné l’état lamentable dans lequel se trouvent les vélos non abandonnés. Je suppose que les flics hollandais doivent être entraînés dès l’enfance à séparer le bon grain de l’ivraie.

Au marché aux puces d’Amsterdam, le vélo en état de marche vaut trente-six francs nouveaux.

  • Ça ne vaut pas plus dit Maya. Allons visiter la Vielle Église (Oude Kerke).

Il faut reconnaître que les vélos d’Amsterdam ne portent pas à l’admiration. Je n’ai vu nulle part de fine machine rutilante et bichonnée comme on en voit en France ou en Italie. Les vélos hollandais sont noirs, lourds, solides, sérieux, austères et pourvus d’un imposant guidon relevé. Certains, à la place de la selle possèdent un curieux tampon rembourré et les Amstellodamiens vont là-dessus d’une allure majestueuse, raides et dignes comme des princes consorts, par pelotons épais, tandis que les rares automobilistes roulent dans les caniveaux avec un pâle sourire d’excuse.

Maya consent enfin à reconnaître que parfois, le dimanche, elle se promène à vélo avec une amie.

  • Mais quel genre de vélo, Maya? Avez-vous un dérailleur? Un guidon bas?

Un quoi? Ah! Comme pour les coureurs, vous voulez dire? Non, moi j’ai une bicyclette ordinaire comme celles-ci. Je ne sais pas si j’ai un changement de vitesses. À la réflexion, je ne crois pas en avoir. Venez, allons voir le nouvel Hôtel de Ville.

Après le nouvel Hôtel de Ville et l’ancien Hôtel de Ville (Stadhuis), Maya, qui est la complaisance même me conduit à la rédaction du principal quotidien d’Amsterdam, où nous rencontrons le rédacteur sportif. La conversation se complique parce qu’il ne parle ni anglais ni français. Il est très aimable et fort désireux de rendre service. Une association cyclotouristique? Non. Peut-être à La Haye. Il faudrait demander à l’Automobile-Club de La Haye.

  • Mijnheer veut voir des vélos, dit Maya.

Ils se regardent tous les deux. Manifestement il plaint la demoiselle aux jolis yeux verts d’être condamnée à errer sous la pluie toute la journée en compagnie de Mijnheer, qui lui paraît assez excentrique.

Nous prenons congé de l’aimable confrère et allons voir la nouvelle église (Nieuwerkerke). Nous déjeunons de steaks épais, puis comme Maya commence à ne plus trop savoir quoi faire de moi, elle m’emmène visiter des tailleurs de diamants.

Toujours très aimablement, un monsieur en blouse blanche m’apprend tout de la taille du diamant et, sur un coussin de velours noir, m’exhibe des pierres de toutes tailles avec peut-être l’espoir secret que, saisi par le démon de midi, je vais en offrir un kilo à Maya. Je n’en fais rien. Nous sortons de là et allons voir les canaux parce que, par hasard, il ne pleut plus et que le spectacle des canaux est très différent quand il ne pleut pas.

J’essaie pour amorcer un dialogue cycliste, de raconter à Maya notre dernier raid Paris-Saint-Jacques-de-Compostelle. C’est en général, le genre de sujet qui rend intarissable deux cyclistes convaincus. Mais Maya dit:

  • Comme c’est intéressant ! Avez-vous visité la maison de Rembrandt ?

Nous voyons la maison de Rembrandt, ainsi que la maison des poupées, et allons faire un tour au port et devant la brasserie Henneken. Maya, à court de monuments historiques, commence à faire flèche de tout bois. Je sens la panique la gagner quand elle se rend compte que la seule chose touristique qu’elle ne m’a pas encore montrée, ce sont les dames de petite vertu dans leurs grandes vitrines. Mais je les ai vues hier.

  • N’aimeriez-vous pas, Maya, faire un long voyage à bicyclette?

  • Oh! Ciel! dit Maya, ce serait bien trop fatigant ! Et puis, hors de la Hollande il y a des côtes !

Il ne faut surtout pas croire que nous marchons côte à côte dans un morne silence. Nous bavardons. Maya, vive et amusante me raconte le tournage d’un film auquel elle a assisté et des souvenirs de sa vie aux colonies. Nous parlons de choses et d’autres et je passe, pour ma part, un moment très agréable encore qu’assez humide. Mais il n’est brièvement question de cyclisme que si je relance le sujet.

  • Bref, Maya, la bicyclette, qu’est-ce que c’est pour vous?

  • Un outil. Quand il est abîmé, on en prend un autre.

Il faut se faire une raison: le Hollandais adopte envers son vélo (fijt) l’attitude raisonnable que nous adoptons envers nos chaussures: c’est pratique, indispensable et utile, mais cela n’a rien de particulièrement exaltant, et surtout on ne voit pas l’intérêt qu’il peut y avoir à en faire un récit.

Maya m’accompagne à la gare. Poliment, elle me dit:

  • Revenez nous voir !

J’attends qu’elle ajoute: «À bicyclette», mais elle dit simplement:

  • Quand il fera beau !

À Paris, mon rédacteur en chef parcourt mon article et en paraît fort satisfait.

  • À la bonne heure! La maison de Rembrandt, le musée colonial, l’ancien Hôtel de Ville… Pour une fois, dit-il, vous avez trouvé autre chose à raconter que vos éternelles histoires de vélo !

INDEX