10 novembre 2003 : Feuilleton Albina: Albina au bois de Boulogne

Vous vous souvenez des textes sur Albina? Vous avez aimé? Vous en voulez plus? Pourquoi ne pas en faire un feuilleton! Grâce au dévouement de Mélanie Duchesne, qui a tout retapé à la mitaine le contenu de ses livres, nous pouvons maintenant vous dévoiler un chapitre d'Albina par semaine, pour quelques semaines.

Rappelons que ces textes sont tirés du livre Albina et la bicyclette, de Jacques Faizant (et non pas Faisant, comme je l'écrivais dans la chronique du 30 octobre dernier. Vous pouvez vous procurer ce livre via Internet, usagé ou même flambant neuf, dans un recueil incluant aussi Albina roule en tête.

Voici donc un autre savoureux extrait de la vie cycliste d'Albina.



Albina au bois de Boulogne

- Et maintenant, dit Albina quand elle fut en possession de sa bicyclette neuve, et maintenant nous allons monter les grands cols : l’Awbisk, la Toormalett, la Galeebier, là...

C’est tout l’ennui du prosélytisme. J’ai déjà connu cela jadis avec le judo. Chaque fois que je convertissais un ami à ce sport, il n’avait pas plus tôt noué sa ceinture blanche que, sans respect pour mon grade supérieur, il s’employait à me jeter par-dessus son épaule dans tous les coins de la salle. C’était très démoralisant.

J’expliquai à Albina que le col d’Aubisque, le Tourmalet et le Galibier n’étaient pas des promenades d’hiver et, qu’au demeurant, son entraînement tout à fait inexistant me faisait un devoir de l’emmener d’abord sur des sommets moins abrupts. Au bois de Boulogne, par exemple.

Albina parut fort déçue par cette invitation champêtre :

- Vous osez me dire qu’après avoir fait acheter moi un baïcyc’l sur mesure, avec quinze vitesses, une guidon basse et un selle de course, vous osez me dire après que j’ai appris par cœur que 44 x 14 ça fait 6,60 m (et le reste je me rappelle plus), vous osez me dire que vous allez me emmener à le boa de Booloyne comme une vieille dame qui promène son pékinoise ? Vous osez me dire...

J’osai. Je fis pis encore, je lui affirmai qu’elle ne savait pas monter à bicyclette, ce qui la conduisit à des écarts de langage qui, pour être proférés en dialecte de l’Alabama, n’en étaient pas moins regrettables. Je lui expliquai qu’aller à vélo et savoir monter à bicyclette étaient deux choses tout à fait différentes et que tout le malheur du vélo venait de ce qu’il était trop connu, ce qui autorisait chacun à croire qu’il en possédait la maîtrise parfaite, outrecuidance dont la première promenade un peu longue démontrait toute la vanité.

En bref, je dis à Albina qu’elle avait encore tout à apprendre.

Elle jura qu’elle ne me reverrait jamais, partit en claquant les portes, enfourcha son vélo et revint un quart d’heure plus tard, l’oreille basse, me demander conseil.

- Depuis un quart d’heure, dit-elle, je tourne autour de votre pâté de maisons. Je voudrais bien rentrer chez moi.

- Qui vous en empêche ? C’est la première rue à gauche.

- Je sais. Mais je... euh... je ne sais pas lâcher le main gauche. Alors, pour faire signe, je lâche le main droite et... je tourne à droite. Je tourne à droite depuis un quart d’heure et je...

- Et cette boue sur votre bras ?

- J’ai un peu tombé en m’arrêtant, dit Albina. J’avais oublié que j’avais des cale-pieds.

Quand nous arrivâmes au bois de Boulogne, le lendemain matin, Albina, dès qu’elle fut en selle, se mit à jouer inconsidérément du changement de vitesses, ce qui produisit un bruit semblable à celui que ferait un triporteur chargé de petites cuillères percutant la devanture d’un quincaillier.

- Restez tranquille, dis-je. Nous verrons cela une autre fois. Pour l’instant, vous allez apprendre à être à l’aise sur votre bicyclette comme un poisson dans l’eau. Lâchez la main gauche !

Elle lâcha la main gauche et se mit à décrire de gracieuses arabesques d’un bord à l’autre de la route, en proférant des onomatopées américaines. Un passant n’eut que le temps de grimper dans un arbre et m’invectiva bassement, moi qui tenais ma droite.

Je dus m’arrêter et poser mon vélo pour aller chercher Albina au-delà d’un fil de fer.

- Vous ne savez par lire les pancartes ? dis-je. Vous ne voyez pas qu’il est interdit de faire du vélo sur les pelouses ?

- Moi je sais lire, dit Albina. Mais mon veylow ne sait pas !

Après quoi elle m’affirma qu’elle n’avait pas tellement besoin de savoir lâcher la main gauche, que de tourner à gauche n’était pas tout dans la vie et qu’avec un peu de patience et une bonne carte routière on pouvait aller n’importe où en ne tournant jamais qu’à droite.

Mais je fus inflexible.

La science de la main gauche enfin acquise, je voulus lui apprendre à lâcher les deux mains en même temps.

- C’est permis ?

- C’est défendu et c’est dangereux. Il ne faut jamais le faire, mais il faut absolument savoir le faire.

- Et quand on sait le faire ?

- On ne le fait jamais plus. En principe.

Albina soupira. Elle avait du mal à se faire au cartésianisme.

- Let’s go ! dit-elle.

Elle s’élança prudemment et lâcha les deux mains. L’instant d’après, assise par terre, elle me considérait d’un œil soumis bien que réprobateur.

- Et pourquoi, please, faut-il absolument savoir faire une chose pareille ? dit-elle en s’époussetant.

- Pour ne plus tomber, dis-je en ramassant son vélo. Quand vous saurez ne pas tomber en lâchant le guidon, a fortiori ne tomberez-vous plus en le tenant.

Le temps de lui expliquer que Fortiori n’était pas ce champion italien qui venait de gagner Paris-Roubaix, et l’entraînement reprit avec plus ou moins de hauts et de bas.

Une heure après, Albina, fière de sa nouvelle désinvolture, caracolait dans les avenues du bois les deux mains derrière la nuque, semant l’infarctus galopant dans le petit monde des automobilistes. Elle était ravie.

Quand elle s’aperçut qu’elle pouvait, sans tenir son guidon, diriger son vélo et prendre des virages, elle conçut aussitôt une théorie tout à fait intéressante selon laquelle le guidon n’était, après tout, qu’un appendice inutile et qu’elle ne roulerait plus désormais qu’en lâchant les deux mains, ce qui serait bien pratique pour se recoiffer, ajuster ses lunettes de soleil, se moucher, lire la carte et tricoter pendant les étapes monotones.

- Et freiner ?

- Oh !... Freiner ? Ah oui ! Freiner ! C’est vrai ! Freiner !

La bicyclette, dit Albina, n’est pas vraiment au point.

Quoi qu’il en fut, j’eus toutes les peines du monde à obtenir qu’elle reprît son guidon pour ne plus le lâcher. Je lui affirmai qu’elle avait encore quelques petites choses à apprendre qui feraient d’elle une cycliste accomplie.

- Je n’aurais pas cru, dit Albina en mettant ses mains sur sa tête.

- Voulez-vous tenir votre guidon ! Je vous apprendrai à...

- Regardez ce que je fais ! dit-elle en mettant ses mains derrière son dos.

- Tenez votre guidon ! Je vous...

Un coup de sifflet m’interrompit et notre promenade s’arrêta net.

- Votre petite dame, dit l’agent (qui était tout drôle allongé ainsi par terre), votre petite dame, ça fait trois fois qu’elle fait le tour du lac sans tenir son guidon. Faudrait voir !

- Elle apprend, dis-je. Elle ne le fera plus.

- Si vous ôtiez votre vélo de dessus mon ventre, reprit l’agent, on pourrait se relever.

J’ôtai le vélo d’Albina d’autour de mon cou et me relevai. Albina fit de même en s’aidant des jambes de l’agent qui s’était remis debout en s’appuyant sur ma tête.

- La nature, dit-il, a mis deux poignées aux guidons de vélo parce qu’on a deux mains ! Il ne faut jamais contrarier la nature.

Puis il s’en alla en époussetant son képi.

- Vos agents de police sont adorables, dit Albina. Je n’aurais pas cru.

- Ne vous y fiez pas, dis-je. Celui-ci doit être amoureux ou quelque chose comme cela. D’ordinaire ils sont plus vindicatifs, surtout quand on fait du vélo sur eux.

Nous continuâmes notre petit entraînement qui, de toute façon, ne pourrait se parfaire vraiment que sur la route. Je priai Albina de pédaler continûment et de se défaire au plus vite de cette mauvaise habitude qu’elle avait de faire roue libre pendant vingt mètres chaque fois qu’elle avait donné trois coups de pédale. Elle me trouva très agaçant. Je lui appris à changer de position sur la selle et sur le guidon selon les circonstances et à freiner des deux freins à la fois, car elle avait la superstition bien connue des gens qui s’imaginent que le frein avant n’est là que pour faire joli et donner quelque symétrie à l’ensemble.

Puis je m’efforçai de lui apprendre à se servir de son changement de vitesses à bon escient et en diminuant l’effort de son pied sur la pédale pendant la fraction de seconde que dure l’opération.

Ce fut un moment extrêmement douloureux pour qui a l’oreille sensible. Un vétéran cycliste qui nous croisait nous dédia le regard méprisant que l’on réserve d’habitude aux bourreaux d’enfants, vivisecteurs, violonistes d’occasion et autres tortionnaires sadiques.

L’agent de tout à l’heure reparut au moment où les bruits qui émanaient du vélo d’Albina faisaient penser à des boulons que l’on aurait broyés dans un moulin à café à manivelle. Il hocha la tête et me regarda avec sympathie :

- Ça ne s’arrange pas, on dirait !

Albina revint vers nous et dit que, toute réflexion faite, quinze vitesses c’était beaucoup. Elle déclara en avoir choisi une qui lui paraissait raisonnable et me demanda, please, de lui ôter les quatorze autres. Je m’y refusai, chaleureusement approuvé par l’agent qui m’assura que lorsqu’on commence à céder aux caprices des femmes on ne peut jamais prévoir où cela s’arrêtera.

Albina lui tira la langue et il lui répondit, en souriant, par un petit salut militaire. Cet homme-là décidément était amoureux.

J’appris encore à Albina à regarder derrière elle tout en roulant, à relever la pédale dans les virages et à se méfier des traîtrises de la chaussée, toutes choses qui n’allèrent pas sans discussions, car Albina a des théories sur tout et particulièrement sur les choses qu’elle ne sait pas faire et dont elle voudrait qu’elles se fissent autrement.

Ces bricoles apprises, nous quittâmes le bois en roulant doucement. Je rappelai à Albina tous les bons conseils dont je l’avais nourrie en l’adjurant de n’en oublier jamais aucun.

- Je n’oublie jamais rien, dit-elle en freinant pour se ranger à côté de moi. Jamais ! Jamais ! Jamais !

À peine arrêtée, elle s’écroula d’un bloc, avec sa bicyclette, et chut dans le ruisseau.

- Sauf, ajouta-t-elle, de sortir mes pieds de ces damnés machins de cochonnerie de trucs de saletés de cale-pieds !


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