5 Novembre 2004: Feuilleton: Albina touriste

La rébellion gronde au sein de l'équipe de cyclotouristes. Un dilemne cornélien à la clé: "Doit-on ROULER ou VISITER?"


Le dîner tire à sa fin et tandis que nous épiloguons une dernière fois sur les incidents de l’étape du jour, Albina feuillette un guide touristique local qu’elle a trouvé dans le salon de l’hôtel.

-Oh! dit-elle, nous sommes passés à Sordes, cet après-midi, non ?

-Oui, dit Daniel. C’est là qu’il y a des pavés.

-Il y a aussi une « église des XIIe et XIIIe siècles, avec un portail polychrome et un mosaïque derrière le maître d’hôtel », Et nous ne l’avons pas vue !

-Moi, je l’ai vue, dit Jean-François L. Elle est à droite. On est passé devant.

-Moi, j’ai failli la voir, dis-je, mais un camion m’a doublé à ce moment-là.

-Moi, j’aurais bien aimé la voir, dit Antoine, mais avec ce tout-fou de la bicyclette, on ne s’arrête jamais nulle part.

-C’est ridicule, dit Albina. Ce n’est pas du cyclotourisme, ça !

-Reconnaissez, Albina, que je n’ai jamais prétendu que nous faisions du cyclotourisme. Je crois même n’avoir jamais employé le mot.

-Eh bien, c’est dommage ! Nous devrions faire.

-Albina, depuis que nous sommes partis, nous sommes passés devant cinquante monuments remarquables et une dizaine de musées passionnants. Si nous avions consacré seulement une heure à chacune de ces visites, nous serions à soixante heures d’ici, soit 1 200 kilomètres. C’est-à-dire que vous n’auriez pas fait ce grand voyage, ni gravi ces cols, ni vu ces paysages divers, ni…

-C’est agréable, dit Antoine, de faire du vélo avec un expert-comptable. Ça met tout de suite un peu de poésie dans la vie. J’aimerais savoir quelles prouesses on aurait pu faire si on ne s’était jamais arrêté pour manger ni pour dormir. Ce doit être intéressant à calculer, cela aussi. D’après moi, nous ne devrions pas être loin d’Addis-Abeba.

-Le but de cette randonnée, dis-je patiemment, était d’aller de Paris à Perpignan entièrement à bicyclette, en passant par Pau et tous les grands cols pyrénéens. Soit un peu plus de 2 500 kilomètres, dans les quinze jours dont nous disposons. Je suis désolé pour l’église de Sordes, la cathédrale de Chartres, la collégiale de Cléry, et le berceau d’Henri IV, mais…

-Avec un peu de bonne volonté…, dit Antoine.

-Un peu de bonne volonté et une grande coïncidence entre nos heures de passage et les heures de visite, et entre le temps des arrêts, le profil de la route et le kilométrage journalier. Un peu de bonne volonté et des muscles bien échauffés qui se congèlent dans les cryptes et les grottes, et qu’il faut faire repartir péniblement ensuite. Un peu de bonne volonté et beaucoup d’indifférence à la tête du conservateur du musée, quand il pleut et que nous dégoulinons sur ses parquets cirés. Un peu de…

-La mauvaise foi, dit Antoine, est un art subtil. Vous remarquerez, Albina, qu’il garde la pluie et nos souliers crottés pour les visites de musées cirés, alors qu’on peut très bien dégouliner la tête haute, si j’ose dire, dans une grotte. Mais il réservait la grotte glaciale justement pour les journées de canicule afin que nous y attrapions des rhumes et des refroidissements.

-Il me rappelle beaucoup mon oncle Abner, dit Albina, celui qui vend des machines à laver.

-Ce qu’il y a, dit Daniel, c’est qu’il n’est pas intéressé par l’art. Voilà ce qu’il y a ! Il dit n’importe quoi. Tout lui est bon, pourvu qu’on ne descende jamais de vélo. Il pourrait nous y faire manger et nous y faire dormir, il le ferait.

-Je propose, dit Jean-François, qu’on le mette en quarantaine et qu’on ne lui adresse plus la parole, sauf pour lui signaler les cathédrales.

-Vous savez ce qu’on va faire ? dit Albina. On va faire le plan de la journée de demain, avec les visites des choses, sans nous occuper de lui.

-C’est ça ! dit Daniel. Visitons !

-Et s’il n’est pas content, dit Jean-François, il n’aura qu’à ne pas s’arrêter, lui.

-Et il continuera tout seul en faisant ses calculs idiots, dit Antoine. À bas les béotiens !

-Comme vous dites, dit Albina. C’est aussi ce que disait mon oncle Abner quand on ne lui achetait pas de machine à laver !

Je suis l’être le plus incompris du monde. J’aime autant qu’un autre les grottes et les cathédrales et je visite volontiers les musées quand ils ne sont pas trop ennuyeux, ce qui n’est, hélas, pas souvent le cas. Mais je tiens que le randonneur ne peut s’arrêter à chaque instant pour déguster ces choses et enrichir sa culture. Il y a là une question de rythme, d’état d’esprit et de mise en train, incompatible avec le piétinement révérencieux devant les chefs-d’œuvre de l’art. Chaque chose en son temps. Quelle que soit la vitesse à laquelle il se propulse, le cycliste a tout le temps d’admirer le paysage et il ne s’en prive pas. Mais la visite d’un monument doit être un but en soi, si l’on veut y consacrer une attention raisonnable et en tirer un quelconque profit intellectuel. Que l’on s’y rende à bicyclette si l’on veut, mais ce n’est plus une randonnée.

J’ai visité l’aven Armand, un jour qu’avec des amis nous faisions du vélo dans la région. Pierre avait beaucoup insisté, en usant de l’argument idiot que nous n’en aurions peut-être plus l’occasion, comme si on allait le combler aussitôt après notre passage. Je cédai. Arrivés en nage, il nous fallut descendre tout aussitôt car le guide nous hélait avec impatience, retardant pour nous la cabine qui descendait. Nous enfilâmes précipitamment des lainages, des blousons et même nos imperméables. L’instant d’après, nous étions plongés dans une glacière et glissions à qui mieux mieux, avec nos souliers cyclistes, sur les marches humides. Didier, sur son élan arriva jusqu’en bas des marches, malgré les appels du guide qui le priait de ne pas précéder son troupeau de visiteurs et d’écouter un peu ce qu’il disait. Une petite fille, derrière nous, ne cessa de demander à sa maman : « Pourquoi qu’ils sont habillés comme ça, les messieurs ? » Le guide regardait d’un sale œil Pierre dont les éternuements coupaient ses envolées lyriques, et Frédéric attrapa un torticolis en regardant la grande stalagmite.

Sortis de là, il nous fallut près d’une heure avant de retrouver un coup de pédale à peu près décent, et nous arrivâmes le soir à l’hôtel trop tard pour être logés convenablement. Pierre, notamment, qui avait hérité d’une chambre sans eau courante, critiqua beaucoup mon imprévoyance.

-Voilà ! dit Albina en brandissant son guide. Voilà ce qu’on va faire demain. Écoutez ! On va visiter l’église de Massat qui a un beau clocher octogonal et …

-Moi, les églises, dit Daniel, ça ne m’intéresse pas beaucoup. Il n’y a pas de musée de peinture ?

-Taisez-vous ! dit Albina. On va voir la tour Lafont. Sept kilomètres à veylow et un quart d’heure de marche à pied.

-Eh ? dit Jean-François. Un quart d’heure de marche à pied ? Vous croyez ?

-J’en suis sûre, dit Albina.

-Tout de même… à pied !

-Mais il y une panorama terrible ! Ensuite, on va visiter les grottes de Ker, à Saurat la tour de Montorgueil et à Tarascon-sur-Ariège…

-Il n’y a rien à Tarascon-sur-Ariège.

-No ! Mais à sept kilomètres à veylow il y a des grottes formidables. Niaux, ça s’appelle.

-Niaux ? Ça n’est pas sur la route !

-Ah no ? Ah ?… Ah oui ! Sept kilomètres et trois heures de marche.

-Dites, Albina, ça ne va pas ?

-Bon ! Pas de grottes. Oh si ! des grottes quand même. À Ussat : grottes de Lombrices. On ira voir aussi le château de Lordat.

-C’est ça, dit Daniel. Il doit y avoir des tableaux.

-Et à Luzenac, il y a une usine de talc ?

-Bof !

-Il faut s’instruire. Peut-être plus jamais vous ne passez à veylow à côté d’une usine de talc, et ensuite vous passez toute votre vie sans savoir comment on fait le talc. Qu'est-ce que c'est, d’ailleurs, le talc ?

-Une poudre blanche qu’on met sur le derrière des bébés.

-Ah ? Bon. On peut peut-être sauter le visite de l’usine de talc ?

-C’est ça. Sautons.

-Ax-les-Thermes ! Il y a une fête demain. Danses locales, chorales et retraite aux flambeaux. Ça doit être chouette, non ?

-Ça doit être ravissant, dit Antoine, mais…

-Il faut voir ! dit Albina. Peut-être on ne passera plus jamais à Ax-les-Thermes quand il y a une retraite aux flambeaux !

-C’est à quelle heure ?

-9 heures du soir.

-Ça nous fait grimper le Puymorens vers minuit, ça !

-C’est effrayant, dit Jean-François, ce que ce voyage est mal organisé !

Un jour, avec deux équipiers primesautiers, j’ai commis l’erreur de m’arrêter à Villers-le-Lac pour regonfler mon pneu arrière. Je n’avais pas plus tôt décroché ma pompe, que mes deux touristes avaient loué trois places sur un bateau qui jurait de nous emmener visiter le Saut du Doubs en une heure aller et retour.

Je grognai. Il était impératif que nous fussions à Saut-Point le soir même, ce qui représentait encore soixante kilomètres, et l’après-midi était déjà fort avancé. Je grognai mais cédai car, quoi qu’en disent mes compagnons, je ne suis pas l’adjudant de discipline en question.

Nous nous installâmes dans la barcasse qui était bruyante, fumante et puante, et qui commença un petit jeu de navette entre différents embarcadères, ce qui prit un temps considérable et nous fit partir en retard. Après une longue navigation pendant laquelle Robert eut mal au cœur, on nous débarqua sur un ponton et on nous informa que, si le cœur nous en disait toujours, c’est à partir de là que nous pouvions aller à pied voir le Saut du Doubs.

La marche à pied dans des sous-bois glaiseux, avec des souliers cyclistes, est une épreuve sans joie. Si l’on ajoute que ledit sous-bois est parsemé de baraques hideuses qui vendaient des souvenirs vulgaires, on imagine le plaisir de la promenade.

Puis effectivement, après tant de crapahutage, nous vîmes la cascade formée par le Doubs.

-Je voyais cela plus haut ! dit Jean.

-Je voyais cela plus large ! dit Robert.

Après avoir crapahuté et navigué en sens inverse, nous retrouvâmes nos bicyclettes refroidies. L’heure promise atteignait l’heure trois quart. Le fait d’avoir constaté de visu que le Doubs fait un saut ne nous aida en rien pour joindre Saint-Point dans les délais. En fait, il fallut coucher à Pontarlier où Robert se plaignit amèrement d’avoir mal aux jambes et où Jean mangea sans appétit.

Exceptionnellement, personne ne pensa à dire que c’était de ma faute.

Pour l’instant, mon équipe d’aujourd’hui est plongée dans les calculs et il semble que les choses s’emmanchent mal. D’après ce que je comprends, s’ils veulent voir toutes les grottes et les châteaux, il faudrait partir à 2 heures du matin. Ou bien partir à 6 heures, mais ne pas déjeuner. Ou encore déjeuner mais griller Ax-les-Thermes. Ou alors dîner à Ax-les-Thermes et voir la fête locale, mais escalader le Puymorens dans la nuit et arriver à Bourg-Madame à 2 heures du matin. En outre, il semble que leurs heures de passage ne coïncident jamais avec les heures d’ouverture des merveilles locales.

-Mais alors, comment font les cyclotouristes ? dit Albina.

-Ben… ils doivent faire des étapes plus courtes, dit Daniel.

-Eh bien, faisons !

-Mais vous savez bien que nous devons être à Perpignan demain !

-Il faut supprimer quelques grottes, dit Antoine.

-Et quelques églises, dit Daniel.

-Et quelques châteaux, dit Jean-François.

Moi, je les laisse à leurs problèmes. Béotien analphabète, je suis en quarantaine et fume ma pipe avec l’air buté de l’homme du Néanderthal. Mon avis n’aurait d’ailleurs aucune valeur. On sait trop bien que je ne suis qu’une brute pédalante, qui bave et montre ses crocs quand on parle de s’arrêter de rouler.

Mon ami Jean (celui du Pousse à Peine II) m’accuse volontiers de ce travers et écrit des pamphlets dans les revues cyclistes, où il m’accuse amicalement de rouler « le nez dans le guidon » sans me soucier des merveilles qui m’entourent.

Je lui ai répondu un jour par une petite fable que je ne peux résister au plaisir de reproduire ici, car il faut bien que j’aie quelques satisfactions de temps en temps.

LES DEUX LIÈVRES

Un lièvre, qu’on disait quelque peu libelliste
Du fond de son terrier faisait le moraliste
Auprès d’un autre lièvre, à peine moins âgé
Mais qu’il voulait encourager
À découvrir, au cours de randonnées futures,
Les beautés de Dame Nature.
Eh quoi ! lui disait-il, le nez dans le cerfeuil,
Vous courez pour courir ? Sans jeter un coup d’oeil
Sur la rose ou sur l’aubépine ?
Vous vous vantez d’avoir fait trente lieues par jour
Mais vous n’avez pas vu le château ni la tour
Ni l’église sur la colline ?
Certes, votre courage et votre volonté
Vous classent au sein d’une élite
Mais courir tout le jour est assez insolite
Quand il fait si bon s’arrêter.
On peut prendre son temps pour voir un clocheton
Sans être taxé d’inertie.
Rien n’oblige celui qui vient de Marathon
À passer par la Boétie !

Ami, dit l’autre. Ami, vous avez parlé d’or
Mais laissez-moi courir tant que je peux encore
Mon automne, déjà, sur mon hiver s’enchaîne
De mes rares élans je sens la fin prochaine
Et tôt viendra le jour
Où je m’arrêterai devant vos vielles tours
Autant pour admirer que pour reprendre haleine.
Je ne suis pas pressé. Et les ruines romaines
Qui ont déjà tant attendu
Attendront bien encore quelques années de plus
(Peut-être moins ou davantage)
Que je m’intéresse à leur âge
Pour oublier un peu le mien..

Il y a temps pour tout. En ce temps-ci, j’y tiens
Car il m’est compté au plus juste.
J’ai la vie pour goûter ce qu’il faut qu’on déguste
Mais pour être celui qui fonce sans raison
Je n’ai plus que quelques saisons.
Au surplus, mon ami, cessez, je vous en prie,
De jouer au petit lapin.
Quand le goût vous en vient, quand vous en prend l’envie
Vous courez comme les copains !

La morale est qu’il faut profiter de son temps
On n’a pas deux fois cinquante ans.

Pendant que je me livre à ces réminiscences poétiques, mes lascars en sont arrivés à la conclusion qu’il ne saurait être question de s’arrêter où que ce soit demain.

-Après tout, dit Daniel, le gros truc amusant, demain, c’est l’ascension du Puymorens !

-Sans compter que pour y aller, tout le paysage est magnifique !

-Oh oui ! dit Albina. C’est une région formidable. Rien que regarder autour de soi en pédalant, c’est déjà du tourisme.

-C’est ce que j’allais dire, dit Antoine.

On me regarde en coin. J’imagine que, bien qu’il n’y ait pas de cathédrale en vue, la quarantaine est levée, mais je ne dis rien. Même les pithécanthropes ont leur dignité.

-Voilà ! voilà ! voilà ! dit Jean-François.

-Eh oui ! dit Daniel. Voilà ! voilà !

-C’est comme ça ! dit Antoine.

Albina me regarde et verse dans mon verre vide sa propre bouteille de bière. Ce doit être une offrande propitiatoire.

-Demain, me dit-elle, on fait tout comme vous aviez prévu.

Je vide ma pipe, bois ma bière et me lève.

- Alors, dis-je, au lit !

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