9 avril 2003:
La gloire de Michel

On vient d'avancer l'heure. Il fait moins 10 le matin plutôt que moins 20. Le printemps devrait arriver pour de vrai dans les jours qui suivent (j'allais écrire dans deux-trois mois). Le temps est bien choisi pour vous abreuver de littérature poético-sociologique douce et légère, qui vous fera rêver de voyages et de vélo. L'initiative est toujours de Mélanie Duchesne, qui nous fait découvrir des livres oubliés en transcrivant pour nous patiemment chaque mot (voir "Albina et la bicyclette" en octobre et janvier, ainsi que Jérôme et les niais, en mars) En passant, trois nouveaux Albina vous attendent dans les jours qui suivent, et plus encore.

Voici pour l'instant une invitation à rouler, un hommage à ceux qui aiment voyager à bicyclette.



La gloire de Michel



La borne dit : 20 kilomètres. Michel sourit. C’est le bout du voyage.

Naguère encore, il était à plus de deux mille kilomètres de là, impatient de partir et imaginant le long ruban de route qui, par-delà l’horizon, attendait son passage pour le conduire, de côte en plaine, jusqu’à son but lointain.

Jour après jour, équilibriste solitaire, chemineau silencieux, il a laissé chez lui ce qui fait l’ordinaire de ses jours et, tailleur de route à façon, il a cousu tranquillement sur sa machine l’ourlet des provinces.

Jour après jour, heure après heure, avec ses reins, ses bras, ses jambes et ses poumons, à raison de six mètres à la seconde, il a grignoté le chemin, tourné, viré, grimpé, plongé et avancé toujours, éprouvant dans tout son corps l’impression de puissance que d’autres n’obtiennent qu’en appuyant du bout du pied sur un accélérateur.

Heure après heure, minute après minute, il a senti l’odeur des champs, des feux de feuilles, des bords d’étangs. Il a entendu évoluer l’accent des paysans qui s’interpellent et vu les blés mûrir à mesure qu’il avançait vers le sud. Il a joué avec le vent et le vent a joué avec lui. Il a tendu son visage à la pluie légère et arrondi le dos sous l’averse. Il a doré ou grillé sous le soleil et il s’est senti bien, il s’est senti libre.

Il s’est élevé posément mais continûment au flanc des montagnes, a vu le paysage descendre lentement sous lui et l’horizon s’élargir. Il a gagné, au terme d’efforts méritoires, des paysages mérités, puis a plongé dans la vallée par larges orbes silencieux, à la fois immobile et rapide comme un oiseau de haut vol.

Il a bu l’eau des sources, mangé les baies du chemin, et plus solidement aussi dans les auberges. Il a dormi comme un enfant en pensant à la route passée, en rêvant à la route à venir.

Il a roulé côte à côte pendant quelques temps avec un oiseau qui l’accompagnait en chantant et il a pensé que s’il racontait cela un jour on ne le croirait pas.

Il a laissé les choses et les gens venir à lui dans sa merveilleuse approche silencieuse, approche quasiment tactile dont chaque instant s’incrustera dans sa mémoire car il a façonné chacun de ces moments avec son corps, et avec son esprit.

Il a roulé très lentement dans les sous-bois quand il se sentait d’humeur bucolique et il a pédalé follement mais en puissance, par lentes enjambées dévoreuses d’espace, aussi vite qu’il pouvait aller quand l’envie lui en a pris et que la route le lui permettait. Et dans ces moments-là, il se sentait invincible et il se plaisait à imaginer que cela pouvait durer toujours. Ce n’était, bien entendu, qu’une illusion, mais qui lui était chère et de laquelle il s’amusait beaucoup.

Il a sifflé, il a chanté. Puis il s’est tu parce qu’il n’avait pas trop de tout son souffle pour avaler un col qui ne voulait pas se laisser faire. Inquiet, lacet après lacet il a retardé le moment où il lui faudrait descendre de vélo et continuer à pied. Et ce moment n’est pas arrivé parce qu’au fond il n’était pas venu jusque-là pour faire de la marche à pied et qu’à vélo, quand on commence à s’écouter et à se laisser aller, il n’y a plus qu’à prendre le train.

Dans la plaine, il s’est retrouvé sur sa selle pour voir au loin la cathédrale et mesurer le chemin parcouru.

Il a vu les montagnes venir de l’horizon et se dresser pour lui barrer la route. Il a suivi des fleuves et des rivières, salué le mécanicien du train et répondu à l’appel des enfants sur le chemin de l’école. Il a croisé des cyclistes qu’il avait reconnus de loin pour être des congénères. Selon l’humeur, ils se sont arrêtés pour échanger quelques mots ou simplement salués du bras au passage.

Il a roulé dans le crépuscule aux odeurs de soupe et traversé, la nuit, des villages déserts où les fenêtres parcimonieuses luisaient de l’éclat bleuâtre de la télévision. Il a lutté contre le sommeil et salué avec le chant du coq le retour béni du soleil et de la chaleur.

Il a écouté les murmures légers de sa bicyclette, corps vivant sous son corps, et qu’il lui arrivait parfois d’oublier quand, la pente n’étant pas trop rude, il croyait planer et glisser au-dessus de la route. Il a choisi pour elle chaque soir, avec soin, un gîte convenable et ne l’a jamais quittée sans l’effleurer d’une caresse, attention qu’elle semblait apprécier.

Il est entré dans des boutiques pour acheter des cartes postales, et a lu avec étonnement des titres de journaux qui l’informaient de choses qu’il avait oubliées depuis un siècle ou deux. Il a même acheté un journal et l’a abandonné sur un banc sans avoir eu envie de l’ouvrir.

Il a rencontré de gens aimables et curieux qui lui ont demandé d’où il venait comme ca. Il le leur a dit et ils ont été bien étonnés. Un peu incrédules aussi. Il sait qu’il passe parfois pour un fou, souvent pour un pauvre et, en tout cas, pour un original. Mais il s’en moque complètement parce que cela n’a aucune espèce d’importance.

Souvent, dans les villages, il est passé devant des groupes de jeunes gens appuyés sur des vélomoteurs et qui ont ricané fort bêtement sur son passage. Il les a plaint parce que c’était vraiment tout ce qu’il pouvait faire pour eux.

Puis la borne a dit : 0 kilomètre, et il a su qu’il était arrivé.

Il a traversé la ville indifférente, lentement, en savourant chaque ultime seconde de son bonheur. Il s’est assis sur un banc, au soleil, devant la mer, et il a étendu ses jambes, ses jambes qui venaient de faire plus de deux mille kilomètres sans même avoir l’air de s’en apercevoir.

Il s’est fait un arc de triomphe avec ses bras et, mettant ses mains derrière sa nuque, il s’est renversé sur le dossier du banc. Puis il a fermé les yeux et souri, pour lui seul, à sa gloire.


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