Feuilleton: Albina fait du zèle

Cette semaine, Albina tente de convaincre une amie, soulevant la question: Les snobs méritent-ils d’être convertis au cyclisme?

Albina fait du zèle

–      Vous tombez comme un pic !  dit Albina en m’ouvrant sa porte.  J’ai ici une amie idiot qui ricane sur le baïcyc’ l.

L’amie idiote me sourit poliment quand j’entrai dans le studio d’Albina.  C’était une fort jolie jeune femme, du genre de celles à qui j’adore apprendre à aimer le vélo.  Apparemment, Albina s’y était déjà employée avant mon arrivée car sa visiteuse avait l’expression harassée, que je connais bien, des gens qui viennent de subir un vélomane depuis un moment.

–      Écoutez ça !  dit Albina les présentations faites.  Béatrice dit tout les mêmes choses que les autres :  ça fatigue, c’est démodé, ce n’est pas confortable, ça fait mal à le derrière et ça ne fait pas riche du tout !

–      Il est de fait, dit Béatrice, que si ma concierge me voyait ou voyait père partir à vélo, elle se demanderait ce qui se passe et avertirait immédiatement le gérant, quoi !

–      Et snob, en plus !  dit Albina.  Dites-lui tout !

Béatrice tourna vers moi un regard intéressé :  que je fusse prié de lui dire « tout » laissait sous-entendre que nous gardions, pour les natures présumées d’élite, quelques arguments confidentiels, voire croustillants, propres à enlever la décision.  « Tout », j’étais bien certain qu’Albina l’avait déjà dit.  Quand on a démontré dans le détail que la pratique du vélo est un sport agréable et bienfaisant, on a fait le tour de la question.  Mais puisque la demoiselle m’avait lancé père, son gérant et sa concierge dans les jambes, j’essayai de l’attaquer par le côté du snobisme.

–      Voulez-vous, dis-je, imaginer trois choses ?

–      Dis oui !  dit Albina.  Tu vas voir !  Dis oui !

Elle s’avança sur son siège, rouge d’excitation, comme si j’avais annoncé que j’allais tirer un grand bi d’une boîte à biscuits.

–      Quelles choses ?  dit Béatrice pas autrement intéressée.

–      Supposez un instant que la bicyclette n’existe pas.  C’est un instrument tout à fait inconnu dont on n’imagine même pas qu’on puisse l’inventer.  Bon !  Admettez ensuite que les Américains (ou les Japonais) le découvrent aujourd’hui et que, demain, les magazines soient pleins de ce nouveau gadget qui révolutionne la vie du piéton.  Imaginez enfin que l’achat d’une telle nouveauté soit réservée par son prix aux gens riches et que les premiers Parisiens à en posséder une soient Chazot, Sagan ou Bardot.  Ne vous procureriez-vous pas une bicyclette dès demain ?

Snob mais honnête, Béatrice n’hésita qu’un court instant.

–      Si !  dit-elle.

–      Tu vois comme tu es bête !  dit Albina en battant des mains.  Tu es horriblement idiot, mais je t’aime parce que tu as dit oui !

–      Cela ne prouve rien, dit Béatrice.  On est toujours tenté par une nouveauté.  Je l’achèterais, mais dans huit jours je l’aurais abandonnée dans un coin.  Voyez le hula-hoop[1].

–      Oh no !  dit Albina en me montrant du doigt.  Oh no !  pas avec cette sorte de type !  Laisse-le seulement te mettre le derrière sur une selle de veylow et tu verras !  Il te dira beaucoup de méchancetés, il te fera monter des côtes terribles, tu pleureras beaucoup et au bout d’un mois tu ne pourras plus vivre sans ton baïcycl’.

Béatrice sourit et me considéra comme si j’étais le paillasson de sa porte de service :

–      Le vrai petit magicien, ma parole !  Vous vendez des vélos, ou quoi ?

–      Je ne vends rien, je donne des conseils.  Et encore, pas à tout le monde !

–      Ce qui veut dire :  pas à n’importe qui !  dit Béatrice.  Qu’est-ce que vous imaginez ?  Que je ne suis pas assez bien pour votre précieux sport ?  Que je ne serais pas capable de faire du vélo ?  Albina en fait bien !

–      Mais moi, dit Albina, je suis un élite !

–      Tous les sports se valent, dit Béatrice.

–      Certes !  Citez m’en un autre que vous puissiez pratiquer en toute saison dès votre seuil franchi, sans stade, sans piste, sans court, sans terrain, sans installations et sans partenaires.  Citez m’en un autre qui soit en même temps une promenade ou parfois un long voyage.

–      Et toc !  dit Albina.

–      Quoi :  toc ?  J’aime mieux le golf ou le tennis, c’est mon droit !  Mais de là à dire que je ne pourrais pas…

–      N’en parlons plus, dis-je.  Il y faut des moyens physiques qui…

–      Vous plaisantez ?  dit Béatrice en s’animant.  Je skie, je nage, je golfe, je rame…

–      Tu alpes, dit Albina, tu tennisses, tu chevales…

–      Et vous voudriez que je ne puisse pas appuyer sur vos malheureuses pédales ?  C’est assez cocasse, non ?  Prêtez-moi une bicyclette, vous verrez !

–      On ne prête pas les baïcycl’s, dit Albina, sauf aux femmes élite comme moi.

–      D’autant, dis-je, qu’un vraiment beau vélo, ça va chercher dans les deux cent mille anciens francs !

Il y eut un silence.

–      Seulement ?  dit Béatrice après s’être retenue de dire :  « Tant que cela ? »

–      Et encore, dit Albina, si le constructeur veut bien te le faire.  Des fois il te regarde comme ça et quand il voit comme tu es bête, il dit :  « No, madame !  Je ne vais pas perdre mon temps à faire des merveilleux baïcycl’s pour vous.  Allez jouer au bridge ! »

–      Vous êtes en train de vous moquer de moi tous les deux, dit Béatrice, mais ça ne fait rien, je relève le défi.  À condition que père ne le sache pas.  Dans son job, ça pourrait lui faire du tort.

–      Son job ?  (Albina explosa.)  Il est médecin, ton père !  Des médecins, on en a plein dans le veylow !  C’est des malades qu’on n’a pas !

J’ajoutai que depuis 1959 existe la très sérieuse Société d’études médicales du cyclisme où, périodiquement, les praticiens qui la composent confrontent les observations qu’ils ont pu faire sur des malades traités par la thérapeutique vélo ou sur l’étonnante longévité des cyclistes.  Le résultat de ces colloques est tout à fait surprenant et fait le désespoir des pharmaciens.

–      Une société d’é…, dit Béatrice.  Avec de vrais médecins ?

–      Je te le disais, dit Albina.  Tu ne peux pas imaginer !  Tu iras de surprise en surprise !

–      En effet, dit Béatrice rêveuse, en effet !

–      Et en plus, le veylow, ça te fait les jambes comme Poulidor !

–      Qui est Poulidor ?  Un célèbre joueur d’échecs, non ?

–      No !  C’est un coureur cycliste.

–      Merci beaucoup, je ne tiens pas à avoir des jambes de coureur cycliste !

Je vis dans le regard d’Albina une lueur que je n’aime pas.  C’est celle qui précède, en général, les moments où je souhaiterais ne l’avoir jamais connue.

–      Please, me dit-elle, soyez gentil.  Montrez vos cuisses et vos mollets à Béatrice !

Je m’en doutais ;  Albina, quand le zèle l’emporte, ne sait pas se modérer.  Béatrice tournait déjà vers moi un regard narquois.  Elle se demandait si vraiment l’amour du vélo pouvait pousser un gentleman grisonnant à de telles extrémités dans un salon du XVIième arrondissement.  Mais – dois-je le dire ? – il n’en était pas question.  Je trouvai même une parade dont j’attendais les plus grandes satisfactions sur le plan visuel.

–      Ce sont les bienfaits du vélo sur les jambes féminines, dis-je qui intéressent votre amie.  Montrez-nous donc vos jambes toutes les deux, nous comparerons.

–      Et toc !  dit Béatrice.

–      Quoi :  toc ?  Je n’ai pas besoin que vous êtes là pour montrer mes jambes à Béatrice, ni elle à moi.  Nous nous montrerons quand vous serez parti.

Et comme malheureusement, il lui restait encore un peu d’excès de zèle à me faire subir, elle ajouta :

–      Regarde comme le veylow conserve !  Tout vieux comme il est, il veut encore regarder les jambes des demoiselles !

Si le bon Dieu est cycliste (ce qui est certainement, étant la sagesse même), ma place, je le crois est retenue au Paradis.

Béatrice nous quitta la première et sans avoir montré ses jambes.  On la sentait pressée d’être seule et de ruminer en paix toutes les étrangetés qu’elle venait d’apprendre et qui bouleversaient toutes ses idées préconçues.  Elle embrassa Albina et me tendit la main :

–      On dit :  au revoir.

–      Eh bien, mais c’est tout bête !  Je vais en parler à Edgar-Philippe, un copain à moi qui est d’une drôlerie dévorante.  Je suis sûre qu’il trouvera quelque chose de tout à fait révulsant !

Elle sortit après m ‘avoir dédié un sourire enjôleur pour contractuel pas trop répugnant.

–      Cette fille-là, dis-je, ne fera jamais de bicyclette.  En tout cas, pas avec moi et pas sur une bicyclette à moi.

Albina m’embrassa sur le front.

–  J’espère bien, mon pauvre coco !  dit-elle.  Qu’est-ce que vous deviendriez avec deux Albina ?


[1] Jeu imbécile en vogue vers les années 60 et qui consistait à faire tourner autour de son ventre un cerceau de matière plastique.