Stanislas est un gentleman

Voici un autre texte savoureux tiré du livre Albina et la bicyclette. Les us et coutumes de la compétition cyclo-sportive dans le vieux continent à l’époque des casques à boudins. Heureusement que ici c’est pas comme ça!


Vous aurez beau faire et beau dire, dit Stanislas, on rencontre moins de gens distingués dans le cyclisme que dans le golf.

– C’est un point de vue, dit Antoine. On rencontre aussi moins de gens amusants dans la finance que dans le théâtre.

– Je ne vois pas le rapport.

– Il n’y en a pas. C’est comme ça, c’est tout.

Ils sont en train d’aider Daniel à réparer son dérailleur. C’est-à-dire que Daniel, son vélo suspendu à deux crochets, a du cambouis jusqu’aux coudes tandis qu’Antoine et Stanislas, assis sur des caisses, fument tranquillement en lui donnant de temps en temps des conseils contradictoires.

Stanislas est un garçon d’une trentaine d’années, héritier d’un grand nom et assez fortuné quoique n’en tenant rigueur à personne. Il fait volontiers du vélo avec ses amis qui ne lui reprochent que deux manies, d’ailleurs innocentes : il n’arrive pas à tutoyer les gens et ne s’habitue pas à ce laisser-aller oral et vestimentaire que, malheureusement, certains cyclistes ont tendance à confondre avec une simplicité de bon aloi.

– Chi la chaîne ne fasse pas fur le dergnier fignon, dit Daniel qui a une clé à tube entre les dents. Qu’est-che qu’il faut faire ?

– Tendre le câble, dit Antoine.

– Ou le détendre, dit Stanislas. C’est selon.

– Qu’est-ce que tu voudrais, en somme ? dit Antoine à Stanislas. Que l’on fasse du vélo en gibus et gants blancs ?

– Ne soyez pas ridicule.. Vous savez très bien ce que je veux dire. J’ai vu, cet été, des gens descendre de bicyclette en maillots de corps, en sous-vêtements, sales et débraillés et s’interpellant l’un l’autre en termes ostensiblement vulgaires. Ce n’est pas ma conception d’un sport distingué.

– Ni la mienne, dit Antoine. C’est pourquoi nous essayons toujours, par la vertu de l’exemple, de faire renoncer ces personnages voyants à leur comportements nuisibles. Mais tu sais…

– Je sais. Mais pourquoi diable ne pourrait-on faire de la bicyclette sans cesser de se comporter en gentleman ? Je ne dis pas cela pour vous, bien entendu.

– C’est dommage, dit Daniel qui vient de casser son câble de dérailleur. J’allais justement dire un gros mot.

– Faites, je vous en prie, dit Stanislas. Il y a des moments où c’est indispensable pour la santé, paraît-il.

– Eh bien, dit Antoine pour dire quelque chose, tu peux toujours aller faire des courses de gentlemen, tu seras en bonne compagnie.

Stanislas est étonné. Peu porté sur le côté cyclosportif du cyclisme, il ignorait qu’il y eut des courses de gentlemen.

– Tu t’inscris dans ta catégorie d’âge, dit Daniel, et tu cours. Il n’y a rien de plus simple. Il y en a une ce dimanche en 15.

– Et ce sont tous des gentlemen ?

– Tous ! dit Antoine. Ils t’étonneront toi-même tellement ils s’expriment avec distinction.

– Pour tout dire, dit Daniel, si tu ne surveilles pas ton langage, tu auras l’air d’un débardeur. L’année dernière, ils ont disqualifié un type qui avait dit « zut ! ».

– J’avoue que je serais curieux de voir cela, dit Stanislas. Viendriez-vous avec moi, le cas échéant ?

– T’encourager, oui, dit Antoine ; mais courir, non. Nous ne sommes pas des cyclistes rapides, nous, mais des randonneurs au long cours. « Vite mais près, pas vite mais loin, et jamais vite et loin ! » Telle est notre devise.

– Et puis, dit Daniel, on devient grossier quand on crève.

Les épreuves dites « de gentlemen » ne sont pas exactement ce qu’Antoine et Daniel font croire au candide Stanislas. Non que les gens bien élevés en soient exclus, bien au contraire, mais le terme de « gentleman » n’a pas ici la même signification exclusive que dans les statuts du Jockey-Club. En fait, il s’agit tout bonnement de courses cyclistes réservées à des messieurs qui ont passé l’âge d’être coureurs, sans même qu’il soit indispensable qu’ils l’aient été.

Ce dimanche-là, il y a une vive animation sur la route de Champaillier où se dispute le XXe Grand Prix d’honneur des Gentlemen. Des cyclistes de tous âges et de toutes conditions se préparent à s’affronter dans le sillage d’un entraîneur à bicyclette, comme le veut le règlement. Cela bouge, rit, parle, s’échauffe et s’explique dans un grand brouhaha coloré et sympathique, que couvre parfois la voix d’un haut-parleur rappelant les consignes ou appelant un concurrent. Les entraîneurs sont, pour la plupart, de jeunes coureurs de clubs locaux qui viennent bénévolement servir de coupe-vent à leurs aînés. Habitués à des compétitions plus sévères, ils considèrent avec une indulgence amusée ces braves gens qui vont jouer au coureur et déambulent placidement, de la démarche étrange que leur donnent les cales qu’ils ont sous les pieds.

C’est un rendez-vous amical, une rencontre, une occasion de jouer ensemble au grand jeu du vélo, et c’est assez dire que tout ce joli monde est heureux comme il n’est pas imaginable.

Stanislas descend de voiture et, tandis que Daniel et Antoine détachent son vélo, il considère cette foule joyeuse avec une certaine perplexité. Beaucoup de concurrents, dans la joie de l’événement se sont vêtus de façon bariolée et il se sent, dans son costume cycliste sombre, un peu incongru.

Comme il s’approchent du gros de la mêlée, le haut-parleur crie son nom et l’informe qu’il a pour entraîneur Louis D., qu’ils portent tous deux le dossard no 23, qu’il est dans la catégorie des trente à quarante ans, qu’ils partiront une minute après les quarante à cinquante et qu’ils veuillent bien s’approcher, s’il vous plaît, de la ligne de départ et plus vite que ça parce qu’on a déjà un quart d’heure de retard, et merci d’avance !

Antoine repère l’entraîneur no 23 et l’amène à Stanislas qui lui serre la main et lui dit en termes choisis tout le plaisir qu’il a à faire sa connaissance et à partager avec lui…

– Ouais, moi aussi ! dit Louis D., dit Loulou. J’espère que ça va gazer !

C’est un jeune coureur amateur, assez petit mais heureux propriétaire de cuisses comme ça et de mollets ad hoc. Il fait une excellente impression sur Stanislas jusqu’au moment où il s’écrie:

– Merde ! Je viens de péter deux rayons à ma roue arrière !

Stanislas regarde Antoine qui lui dit qu’il y a des moments où jurer est indispensable pour la santé, et que ce moment-ci est précisément l’un de ces moments-là, car le départ est dans quatre minutes et qu’il n’est plus question de remplacer deux rayons dans un délai aussi court.

Le haut-parleur, dûment averti du drame, entre en action et demande d’une voix pressante si, des fois, y aurait pas quelqu’un qui aurait un vélo à cadre court à prêter à Loulou, et merci d’avance !

Il se produit un remous dans la foule et un aimable quoique verdâtre quinquagénaire offre son vélo à Louis D. en expliquant qu’il vient d’être pris d’un malaise inexplicable et qu’il doit renoncer à courir. Après quoi il s’assied dans l’herbe, se tient l’estomac à deux mains et jure à voix basse en devenant plus vert encore.

Daniel emmène Stanislas sur la ligne de départ en lui expliquant qu’un gentleman malade de l’estomac a le droit de jurer, article 32 du règlement.

Les concurrents s’alignent, Loulou bien devant Stanislas, et pan ! les voilà partis.

Tout d’abord, Stanislas est fort étonné par la vitesse à laquelle cela démarre. Il pensait avoir le temps de se mettre en train progressivement et voilà qu’il lui faut s’accrocher comme un beau diable pour rester dans le sillage de Louis D. Pourtant il y parvient et rive son regard sur la roue arrière de son entraîneur, jusqu’au moment où il a suffisamment pris la cadence pour regarder autour de lui ce que deviennent ses concurrents.

Il y en a devant et il y en a derrière. Stanislas se dit que si tous souffrent autant que lui en ce moment, il a une petite chance de terminer au milieu du classement, ce qui lui ferait bien plaisir.

En fait, ils vont tous beaucoup trop vite pour leur âge. Anciens coureurs ou dilettantes, ils ont passé le temps des prouesses physiques et certains même sont possesseurs d’un petit ventre cossu qui leur donne un profil sans rapport avec le personnage qu’ils jouent. Mais la joie du vélo, l’ambiance bruyante et chaleureuse, la griserie de la compétition sont telles qu’ils oublient, grâce au Ciel, de raisonner et que même ceux que l’on dépasse se surpassent, dans un grand élan de jeunesse retrouvée.

Loulou, lui, se promène. Un petit 35-40 à l’heure des familles, qui permet de regarder le paysage. De temps en temps il tourne la tête pour voir si son poulain suit bien. Il le trouve un peu congestionné et se dit qu’il fera bien de réduire sa vitesse en attaquant la côte du Lavoir, s’il ne veut pas avoir un cadavre sur les bras.

Le circuit de cinq kilomètres doit être fait huit fois. Au beau milieu, la côte du Lavoir, courte mais bête et méchante, achève de démoraliser Stanislas, tellement qu’il ne pense même pas à changer de vitesse.

C’est une côte brève mais dure qui commence de façon abrupte, pose son problème à brûle-pourpoint et assène sur les reins un coup de bâton douloureux.

– Déraillez donc ! dit Loulou.

Stanislas déraille mais, en plein effort, c’est une opération qui va rarement sans grincement de dents. L’élan coupé, Stanislas zigzague, se hisse comme il peut au sommet de la côte, refait péniblement l’écart qui le sépare maintenant de Loulou et s’aperçoit qu’il n’y a plus personne derrière lui et qu’il est bel et bien le dernier.

– Flûte ! dit-il.

Loulou relance sa vitesse progressivement et comme, après une côte il y a généralement une descente, Stanislas reprend un peu courage.

À la fin du premier tour, il distingue Antoine et Daniel qui l’encouragent quand il passe devant eux, mais il préfère ne pas leur répondre parce qu’il a juste assez de souffle pour suivre jusqu’à la prochaine ascension de la côte du Lavoir.

Au quatrième tour, après avoir été dépassé par les vingt et trente ans partis une minute après lui et quelques quarante à cinquante ans qui lui ont pris un tour, il se dit que lui aussi, après tout, est un randonneur au long cours et pas un coureur cycliste, qu’il ne voit pas ce qu’il est venu faire dans cette galère, qu’il va finir par y laisser la santé et que s’il faut qu’il monte cette côte du Lavoir une fois de plus, il va certainement éclater en sanglots, ce qui ne s’est jamais vu dans sa famille.

Alors il fait « Hého ! » pour avertir Loulou, freine, descend de vélo, s’assied dans l’herbe et dit:

– J’abandonne !

Loulou est perplexe. Il regarde Stanislas haleter et se demande s’il va falloir qu’il le ramène sur son dos jusqu’à la ligne d’arrivée. Puis il avise sur son vélo d’emprunt un bidon de coureur, le secoue pour écouter s’il contient du liquide, le débouche, le flaire, décide qu’il s’agit d’eau fraîche et le tend à Stanislas qui boit goulûment au goulot inconnu, lui qui au restaurant essuie toujours furtivement ses couverts.

Son souffle revient peu à peu et ses forces aussi.

– Alors ? dit Loulou. On rentre à pied ou doucement à vélo ?

– Rentrer ? Où ça ? dit Stanislas.

– Ben… à l’arrivée ! Vous abandonnez, non ?

– Non, je ne crois pas, dit Stanislas. Je vais un peu mieux et je crois que je vais terminer. Dernier, mais présent ! comme disait le baron Urbain, mon ancêtre.

– Si c’était pas un championnat qu’il courait, dit Loulou en enfourchant sa bicyclette, il avait bien raison.

De fait, le quatrième tour se termine mieux qu’il n’a commencé. Le cinquième tour voit la résurrection de Stanislas et, au sixième tour, il attend toujours la côte du Lavoir alors qu’il l’a grimpée depuis déjà deux minutes.

Stanislas ne sait pas exactement ce qui lui arrive. Il ne sent absolument plus son corps, ni ses jambes, ni ses bras, ni rien. Il lui semble que toute sa vie s’est concentrée dans ses yeux qui regardent la route devant lui et les concurrents qu’il rattrape et dépasse un à un. Il se dit que c’est bizarre, vraiment, comme on change de moral d’une minute à l’autre et que sur sa lancée, tiens, il irait bien au Vigorelli s’essayer au record de l’heure s’il n’avait pas le lendemain rendez-vous avec son dentiste.

Il est vaguement inquiet de ne plus sentir ni fatigue ni douleur car il sait bien que c’est anormal, mais il n’a pas vraiment le temps d’approfondir le mystère car il lui semble qu’il va à une vitesse supersonique et il a fort à faire pour éviter de toucher la roue arrière de Loulou qui paraît lambiner.

Antoine et Daniel, sur la ligne d’arrivée, n’en croient pas leurs yeux. Alors qu’ils considéraient déjà Stanislas comme perdu corps et biens et regrettaient un peu de l’avoir sournoisement entraîné dans cette affaire, ils le voient refaire son retard à chaque tour.

– Ce qui m’épate le plus, dit Daniel, c’est quand il lâche son guidon en passant devant nous et qu’il crie : « Salut les gars ! »

Une rumeur commence à parcourir la foule. Ce concurrent tout de sombre vêtu et qui dépasse les meilleurs, étonne les connaisseurs qui consultent leur programme à la recherche de son nom.

Au septième tour, c’est un démon déchaîné qui passe la ligne. Loulou n’est plus en promenade : il a pris le guidon par en dessous et tire dessus de toutes ses forces tandis que derrière lui, forcenée et pressante, la voix de Stanislas répète:

– Plus vite ! Plus vite ! On les a ! On les aura ! En avant ! Chargez ! Plus vite ! et autres invitations à aller de l’avant, qui laissent pantois Louis D. qui se demande comment ce type arrive à parler tant tout en pédalant aussi vite.

À mi-côte du Lavoir, Loulou a la surprise de sa vie : une masse sombre le dépasse en trombe et il lui faut quelques secondes pour comprendre qu’il n’entraîne plus personne, mais que son « gentleman » vient de le laisser sur place. Un peu indigné tout de même par tant d’ingratitude, il serre les dents et parvient à le rattraper, mais c’est bien parce qu’il est coureur cycliste, qu’il a un sérieux entraînement et que sa petite amie est sur la ligne d’arrivée.

Dans le public, c’est du délire ! Au bout de la dernière ligne droite la silhouette sombre apparaît, complètement couchée sur sa bicyclette, et fonce comme une bombe aux cris cent fois répétés de « Sta-nis-las ! Sta-nis-las ! » Sur la ligne d’arrivée, les officiels barrent la route en souriant, de bonnes paroles déjà sur les lèvres. Ce n’est qu’au tout dernier moment qu’ils se rendent compte que Stanislas n’a aucune intention de freiner et ils n’ont que le temps de s’écarter pour laisser passer le bolide qui entreprend un neuvième tour.

Loulou, lui, s’arrête, écoeuré. Les huit tours réglementaires sont faits, et de toute façon il a conscience de n’être plus d’une grande utilité. Bien honnête, il cherche le quinquagénaire verdâtre pour lui rendre sa bicyclette et le retrouve où il l’avait laissé, assis dans l’herbe et guère plus reluisant.

– Je boirais bien un peu d’eau, dit à Loulou cette épave frissonnante.

– Ben, tenez, voilà votre bidon, dit Loulou. J’en ai fait boire un peu à…

– Oh ! non ! dit l’autre en repoussant le bidon avec un geste d’horreur. Pas de ce truc-là ! Plus jamais de ce truc-là !

Et Loulou comprend soudain pourquoi Stanislas, sous les acclamations de la foule, entame son dixième tour de circuit en criant : « Mort aux vaches ! »

Parmi les connaisseurs, le doute n’est plus permis : Stanislas a « pris quelque chose », selon la formule pudique en usage dans certains milieux. Les officiels se regardent avec des mines de chaisières et se confient en chuchotant que même si les « gentlemen » s’y mettent, c’en est bien fini de toute pureté sportive.

Après que deux cyclistes de bonne volonté se soient portés à la hauteur de Stanislas et l’aient arrêté en le retenant par la selle, après que les officiels tous sourires disparus aient éliminé Stanislas, classé premier un brave homme arrivé frais comme l’œil cinq minutes après lui et soupiré beaucoup sur l’immoralité d’une certaine classe sociale, Antoine et Daniel penauds ont récupéré leur ami et l’ont installé sur la banquette arrière de la voiture, où il chantonne doucement en agrémentant ses couplets de hoquets incongrus.

Le vélo sur le toit, il reprennent la route et roulent longtemps sans échanger une parole. Puis Stanislas s’accoude au dossier de la banquette avant et ricane.

– Éliminé parce que j’ai battu tout le monde ! dit-il. Ces gens ont une curieuse conception du sport, mes bons, amis, permettez-moi de vous le dire !

Il a un hoquet et ajoute:

– Vous aurez beau dire et beau faire, ce n’est pas au golf qu’on verrait cela !