12 août 2004: Feuilleton: Albina et le gendarme

À la demande générale, un autre épisode de la saga Albina. Elle est dédiée à tous mes amis polices qui font du bike et à Serge Tremblay qui s'est fait pogner l'autre jour en montant la côte de la Miche dans son Conrado à 180 km/h.


  • Enfin, mademoiselle, dit le gendarme en ôtant son képi et en le remettant après s’être gratté le crâne, je vois bien que vous êtes étrangère ! Mais les lois sont les mêmes pour tout le monde. Nul n’est censé ignorer la loi, comme on dit, et que vous le sachiez ou non, « Stop », en français, ça veut dire qu’il faut s’arrêter. Quand le diable y serait !
  • Où ? dit Albina.
  • Où quoi ?
  • La diable ?
  • C’est une formule. L’essentiel, c’est qu’il faut s’arrêter.
  • J’ai ralenti beaucoup à le carrefour, dit Albina. La vitesse de mon veylow au ralenti, c’est égal au vitesse d’un automobile arrêtée.
Nous avons tout pour plaire au gendarme: Albina ne s’est pas arrêtée au «Stop», Antoine et moi roulions à deux de front et Daniel, qui n’aime pas les pavés, roulait sur le trottoir. Pour peu que Jean-François L. nous rejoigne avant que nous n’en ayons fini avec la maréchaussée, nous ne sommes pas sortis de l’auberge ! Jean-François L., en effet, ne fait du vélo qu’avec un képi rouge et un sac poilu de la Wehrmacht en guise de sacoche de guidon. C’est plus qu’il n’en faut pour rendre rêveur un gendarme perturbé par le fait qu’un vélo d’Américaine roule à la même vitesse, au ralenti, qu’une auto arrêtée.

Albina a choisi la mauvaise tactique. Je sais d’expérience qu’il ne faut pas bourrer l’esprit des gendarmes avec trop de choses à la fois. Ce sont de très braves gens, toujours prêts à rendre service, mais qui ont un grave défaut : ils sont soupçonneux comme des compteurs Geiger. Dès que passe à leur portée quelque chose qu’ils considèrent comme étrange et pas catholique, ils se mettent à cliqueter sous le képi et à poser des questions imprévisibles, ce qui fait tomber la moyenne.

  • Montrez-moi vos papiers !
  • Oh Lord ! dit Albina dont les papiers sont au fond de la sacoche. Qu’est-ce que vous saurez de plus avec mes papiers ? Je ne suis pas le soeur de James Bond !
Décidément, Albina s’y prend mal. Le gendarme supporte mal l’ironie, surtout quand il la comprend, parce qu’il s’imagine qu’on croit qu’il ne la comprend pas. Celui-ci est un gendarme à bicyclette, ce devrait être un copain ! Eh bien, non, il est embêtant comme un gendarme à pied !

D’ordinaire, ils vont par deux. Je ne sais pas ce que celui-ci a fait de son jumeau. Perdu en route, peut-être. Heureusement qu’Albina ne sait pas que les gendarmes vont par deux, sans cela je suis sûr qu’elle demanderait au sien ce qu’il a fait de son collègue. Elle ne sait pas parler aux gendarmes.

  • Bon ! Alors ? Vous avez vu ma passeport ? Qu’est-ce qu’on fait ? Vous punissez ou vous laissez aller ?
  • Punir ! Punir ! Mademoiselle, ma tâche n’est pas punitive, mais préventive ! Imaginez qu’une auto soit arrivée à 150 à l’heure et…
  • Oh ! Alors il aurait fallu vous occuper d’abord de l’auto, dit Albina. Parce que le vitesse limite, je vois sur le panneau, il est de 80 ici.
J’essaie d’intervenir parce que je sens qu’Albina nous conduit tout droit à l’échafaud, mais le gendarme me fait taire d’un geste de la main en m’assurant que je ne perds rien pour attendre et qu’il va s’occuper de mon cas plus tard.

Sur ces entrefaites arrive Jean-François L. dont le képi rouge et la sacoche velue déclenchent, comme je le redoutais, les réflexes conditionnés du gendarme.

  • Vos papiers ! dit-il.
  • Qui ? Moi ? dit Jean-François. Qu’est-ce que j’ai fait ?
  • C’est pas vous qui avez fait, dit Albina. C’est moi qui ai fait. Mais vous savez comment sont les gendarmes !
Nous savons. Parfois, en désespoir de cause, nous entrons dans les gendarmeries pour faire tamponner nos feuilles de route au cours d’un Brevet. On pourrait croire que le citoyen qui entre de son plein gré dans une gendarmerie pour demander un coup de tampon est un parangon d’innocence. Eh bien, non ! Les gendarmes trouvent toujours cela suspects, tournent et retournent la feuille de route de tous les côtés, froncent les sourcils, s’écartent pour des colloques chuchotés, demandent à voir les papiers, s’enquièrent d’où l’on vient, où l’on va, si l’on a été vacciné contre la variole, quels sont vos moyens d’existence et finalement, après une heure de palabres pendant laquelle l’ombre de la guillotine est passée plusieurs fois, le malheureux cycliste se voit gratifié de son tampon avec un coup d’oeil sourcilleux qui signifie: «Ça va pour cette fois, mais qu’on ne vous y reprenne plus !»

(Je ne fréquente pas souvent les gendarmeries mais je sens, après avoir écrit cette chronique, qu’il m’est impératif que je n’y remette jamais les pieds !)

Ce gendarme-ci insiste pour avoir les papiers de Jean-François. Ce qu’il y lit l’étonne à un point tel qu’il ôte et remet son képi deux fois avant de parler:

  • Ainsi, vous êtes chirurgien ?
  • Eh oui ! dit Jean-François. Tout à votre service !
Toute l’attitude du gendarme dit: «Eh bien, mince alors !» Il regarde le képi rouge, la sacoche poilue, la carte d’identité et la figure réjouie de Jean-François. Manifestement il y a là quelque chose qui ne colle pas avec l’idée qu’il se fait du chirurgien. Mais quoi ?

  • Et vous faites du vélo ?
  • Comme vous le voyez !
  • Et vous, vous faites quoi ? dit-il à Antoine.
  • Du vélo aussi.
  • Non. Je veux dire : comme métier ?
  • Chef opérateur de cinéma.
Alors le visage de notre gendarme s’éclaire. Du cinéma ! Voilà l’explication. Ce sont des gens de cinéma ! Il se disait bien aussi qu’il n’y a que dans les films que ces choses-là arrivent. Il est ravi, le gendarme ! C’est qu’on ne la lui fait pas, à lui. Et puis, Bimbin, son collègue qui dit toujours qu’il ressemble à de Funès, ce serait peut-être le moment de se pousser !

  • Et vous ? dit-il à Albina. Vous êtes l’actrice ?
  • Moi ? dit Albina. Je suis étudiant. Je fais langues O’.
  • Langzo ?
  • -…rientales ? dit Daniel en bridant ses yeux avec ses index.
  • Vous, dit le gendarme, je ne vous ai rien demandé.
Il lui reste à se tirer à son honneur de ce mauvais pas. Bien sûr, la jeune fille ne s’est pas tout à fait arrêtée au «Stop». Pour du vulgaire il pourrait en faire une histoire. Mais un chef de cinéma, un chirurgien en képi rouge et une Américaine qui étudie le Langzo… pas d’histoires ! Il s’ébroue, rend les papiers et se décide à la mansuétude.

  • Ça va pour cette fois, dit-il, mais faudra penser à vous arrêter au « Stop », hein ? Quant à ces messieurs…
  • Qu’est-ce qu’on a fait ? dit Jean-François.
  • Vous, rien, docteur. Mais le monsieur-là il roulait sur le trottoir et les deux autres ils roulaient deux de front.
Rouler à deux de front est le grand grief que l’on fait aux cyclistes alors que, même ainsi, ils tiennent encore moins de place qu’une grosse voiture ou une caravane. Avec cet avantage, qu’eux peuvent se mettre sur une seule file au moindre coup d’avertisseur, alors que la grosse voiture ou la caravane persistent à être encombrantes. Mais pour ce genre d’observation, j’ai ma réplique prête.

  • Vous permettez ? dis-je au gendarme. L’article 192 paragraphe I, titre V du Code de la route, dit nettement que « le long des routes pavées, la circulation des cycles est tolérée sur les trottoirs affectés aux piétons »,
  • Ah ? dit le gendarme.
  • Et l’article 189 du même titre V autorise les cyclistes à «rouler, de jour, deux de front».
Le gendarme est vaincu. Il regarde encore un peu le couvre-chef de Jean-François en cherchant désespérément dans sa mémoire un article du code qui interdise le port du képi rouge, mais il ne trouve rien.

Pourtant, il ne peut pas nous laisser partir ainsi. Un gendarme réduit a quia par un particulier qui connaît le code, ça ne s’est jamais vu. On le saurait dans les gendarmeries. Il est bien content que Bimbin se soit arrêté au bourg pour faire arranger la dynamo de son vélo, tiens ! Ça lui aurait bien déplu, qu’il entende ce quidam le coller sur le code. Mauvaise langue comme il est, on n’aurait pas fini d’en rigoler dans le pays. Allons ! Il faut trouver quelque chose.

  • Et ces vélos ? dit-il. Un peu voir ces vélos ! Faites-moi un peu marcher les éclairages.
Il tombe mal. Nous sommes pointilleux sur le matériel et nos quatre éclairages fonctionnent comme de petits soleils. En désespoir de cause, il passe un index d’adjudant sur le feu arrière de Daniel et le ramène couvert de poussière. Je jurerais qu’il va dire: «Z’appelez ça un feu rouge nickel ?»

  • Faut entretenir vos lumières propres, dit-il. Votre vie en dépend.
Ce qui lui fait penser aux freins. Il les essaie tous, lui-même, à l’arrêt. Comme des freins, à l’arrêt, sont toujours formidables, il s’avoue satisfait et nous libère non sans nous avoir fait un petit cours sur l’entretien de la bicyclette, «qui assure la sécurité car, comme chacun sait, le bon ouvrier est toujours celui qui a de bons outils et…»

  • Bien ! dit Daniel. Alors, salut !
  • Salut ! dit le gendarme. Et bonne route. Vous allez loin comme ça ?
  • Pas très, dit Albina. Dans deux mille kilomètres, on est arrivés.
Le gendarme siffle.
  • Eh bien, dit-il, vous êtes gonflés !
En guise d’adieu, Albina saute en selle et montre du doigt le pneu arrière du gendarme qui est manifestement entré en relation avec un clou.
  • Pas vous ! dit-elle. Pas vous !
Mais Albina ne saura jamais parler aux gendarmes.

INDEX